LE  SAULE TÊTARD

Les Saules (1) comptent parmi les arbres les plus représen- tatifs des zones humides. Jadis, ils foi­sonnaient dans les rieds, comme en témoignent les anciens lieux-dits qu'on retrouve un peu partout : « In den Widen, ufdie Wide », « bie den Wilgen »,

« Widloch » (bocage de Saules), « Wilgenhurst » (bos­quet de Saules), etc.. Parmi les variétés les plus remarquables, il convient de citer Salix caprea (Saule Marsault « Salweide »), Salix alba (Saule Argenté « Silberweide »), Salix fragilis (« Bruch-weide ») et Salix viminalis (Saule des Vanniers « Korbweide »). En écimant régulièrement un cer­tain nombre d'individus pour des raisons utili­taires, nos ancêtres ont modifié leur morpholo­gie et réalisé les Saules dits « Têtards » (2).

Le Saule Têtard existe chez nous depuis un temps immémorial. Tout comme les roselières (3), il fait partie intégrante et indissociable du paysage riedien.

Arbre symbole de nos rieds

 En dehors de sa valeur esthétique, il symbo­lise toute une tradition. Il était d'abord l'arbre préféré de notre enfance. Au sommet de son tronc, se dressait la hutte où se déroulaient nos réunions secrètes, loin du regard indiscret des adultes. Dès le début du printemps, nous coupions des branches pour tailler des sifflets et des pipeaux (4).

L'écorce verte, découpée en lanières et roulée en spirale, servait à confection­ner des petites trompes (5) qui produisaient le même son que le cornet du vacher. Quant aux chatons (6), symboles du renouveau et de la vigueur, ils étaient joints à une branche de sabine (7) pour former le bouquet (8) destiné à être béni le dimanche des Rameaux.

A la même époque, le vannier venait récupé­rer l'osier (9) pour tresser des paniers (10), des moï­ses (11) et des liens servant à nouer les gerbes de blé.

Utilisation du bois

Les vieux Saules ont souvent un port étrange avec leur chevelure hirsute, leur tronc tourmenté et excavé, tantôt tordu, tantôt torsadé, tantôt rabougri, tantôt évasé. En raison de leur forme et de leur dimension impressionnante, certains spécimens constituent de véritables monuments naturels : témoins les dessins saisissants du Dr Henri Ulrich (17).

Doué d'une sensibilité extrême, le naturaliste ne s'est pas contenté d'évoquer l'aspect extérieur de ces arbres ; s'identifiant à eux, il a pénétré jusqu'au plus profond de leur être pour nous dévoi­ler leur âme.

D'ailleurs, de tout temps, les Saules Têtards ont fasciné à la fois les peintres et les poètes. Ils figu­rent sur d'innombrables dessins de Gustave Doré. Des artistes comme Stoskopf, Stahl, Achener, Bâcher et d'autres, affectionnent particulièrement les paysages de Saules. Les poètes strasbourgeois, Albert et Adolphe Mathis chantent le Saule dans nombre de poèmes et intitulent un de leurs recueils : « Widesaft » (Sève de Saule). Même le grand Goe­the, qui connaissait bien les rieds de Blaesheim et de Sessenheim pour les avoir visité, soit avec Lili de Turckheim, soit en compagnie de Frédérique Brion, n'a pas échappé à son charme envoûtant. Rappelez-vous le dialogue du père et de l'enfant dans la ballade du Roi des Aulnes :

- Mein Vater, mein Vater, und hôrest du nicht Was Erlenkônig mir leise verspricht ?

- Sei ruhig, bleibe ruhig mein Kind ; In dùrren Blàttern saüselt der Wind.

- Mein Vater, mein Vater, und siehst du nicht dort

- Mein Sohn, mein Sohn, ich seh es genau : Es scheinen die alten Weiden so grau.

Le bois, aisé à travailler, était utilisé par le sabotier pour fabriquer des sabots particulièrement appréciés à cause de leur légèreté. C'est également avec du bois de Saule que le calfat (12) façonnait les écopes (13). L'écorce, prélevée de préférence au printemps, puis séchée, trouvait son emploi en médecine populaire. Prise sous forme de poudre ou d'infusion, elle faisait bais­ser la fièvre et atténuait les douleurs, surtout en cas de rhumatisme (14). Enfin, beaucoup de gens cher­chaient la tourbe (15) qui servait à la préparation du mélange terreux des jardinières.

Dans le temps, l'homme de la terre avait pour ces arbres généreux une prédilection particulière ; pas seulement à cause de leur utilité, mais parce qu'ils agrémentaient son environnement. Chaque année, il en plantait çà et là : le long d'un ruisseau ou d'un fossé, en bordure des chemins conduisant aux pâturages (16), près d'un sentier ou sur une prai­rie où ils pouvaient servir de repères.

La vitalité des Saules Têtards est extraordi­naire. Regardez, en hiver, ces troncs évidés par­fois jusqu'à l'écorce ; on les croirait morts. Pour­tant, au printemps, une sève montée on ne sait d'où, leur fait pousser des bras encore plus vigoureux qu'avant, avec une explosion de chatons argentés ou dorés.

Le Saule Têtard est un arbre lumineux. L'ombre qu'il projette ne freine nullement le déve­loppement de la végétation sous-jacente, car son feuillage laisse filtrer les rayons solaires. Il aime se mirer dans l'eau limpide et contribue au charme des ruisseaux et rivières de notre plaine. Arbre socia­ble, il se laisse volontiers parasiter par diverses plan­tes, notamment des lichens, des mousses, des lier­res, des fougères et même des arbustes comme le cerisier à grappes, ce qui lui confère encore un attrait supplémentaire.

Les Saules Têtards sont liés étroitement au merveilleux

Au crépuscule, leur silhouette inso­lite et incertaine évoque des personnages fantasti­ques qui, jadis, frappaient l'imagination populaire. On les considérait comme des arbres magiques.

Hélas ! si l'on n'y prend garde, ces arbres de légende sont condamnés à disparaître. Si vous demandez pourquoi, on vous répond qu'ils sont devenus inutiles. Inutiles pour l'homme peut-être, mais pas pour la faune. Au printemps, leur tronc caverneux abrite les nichées de nombreux oiseaux : Hibou Moyen Duc, Chouette Hulotte, Chouette Chevêche, Faucon Crécelle, Mésange Bleue, Mésange Charbonnière, Rouge Gorge, Canard Col­vert (quand l'arbre est situé près d'un cours d'eau ou d'une mare).

Parfois, on y découvre toute une colonie de Moineaux Friquets. La Belette, ou « jolie bête», trouve sans peine un trou pour se loger. Dans l'épaisseur du tronc se développe la chenille d'un grand papillon nocturne, le Cossus (18), alors que la chenille du chatoyant Grand Mars (19) et du superbe Morio (20) se nourrit exclusivement des feuilles. Les creux au bas de l'arbre offrent au lièvre traqué un refuge sûr. L'Orvet le Hérisson hiber­nent volontiers dans la tourbe, tandis que l'écureuil y accumule ses réserves de noisettes.

Mais, tout ce qui vient d'être exposé ne sem­ble plus intéresser l'homme de la terre. Pris dans l'engrenage infernal de l'agriculture moderne, gagné par un esprit de plus en plus matérialiste, il a perdu le sens des traditions comme il est devenu insensi­ble au charme des rieds et à tout ce qui les anime. Le Saule Têtard, héritage ancestral, ne lui sert plus à rien ; il gêne, même sur la berge d'un ruisseau ! Il faut donc l'éliminer. Alors on le coupe à la tron­çonneuse, on le déracine sauvagement au bulldozer. Ou bien, on le détruit sournoisement en versant dans le creux de l'arbre un bidon d'essence qu'on enflamme ; si l'effet se révèle insuffisant, on renou­velle l'opération l'année suivante. Malheureusement les processus de remembrement favorisent encore ces actes barbares et révoltants (21).

Il est grand temps de mettre fin au massacre. Les Saules Têtards, legs de nos aïeux, méritent de survivre, rien que pour leur beauté et le passé qu'ils représentent.

Puissent ces lignes inciter toutes les personnes soucieuses de notre patrimoine naturel, non seule­ment à sauver ces arbres vénérables, mais à les faire renaître dans les quelques lambeaux de ried qui nous restent.

REMARQUES

01  « Wide » , « Wilge » , « Wilgboum »  13e siècle

02  « Kopfwide »   

03  « Fladderràhr » 

04  « Widepfiff » 

05  « Triid » , « Triidel » 

06  « Kàtzle » 

07  « Juniperus sabina, Sefenbaum, en alsacien « Sajebaùm » , « sefen »  étant devenu « segnen » =bénir. La branche de sabine cons­tituait l'élément essentiel du bouquet des Rameaux.

08  « Palme » , « Pàlmebùsch » 

09  « Bànd » , « Widebànd » 

10  « Zeine » 

11  « Moseskorb »  petite corbeille qui servait de berceau

12  «  Constructeur de bateaux

13  « Schùepf » 

14  « Ces effets sont attribués à la salicine contenue dans l'écorce de Saule, un glucoside dérivé de l'acide salicylique. Le nom de cet acide provient du fait qu'il était à l'origine tiré du Saule (=salix). Il sert à la préparation de l'un des médicaments les plus courants : l'aspirine (acide acétyl-salicylique). Depuis l'avènement de l'aspirine, l'écorce de Saule n'est presque plus employée en médecine populaire.

15  « Widegrùnd » , « Wiljegrùnd » 

16  « Viehwege » 

17  « Reliques de nos forêts de jadis. Henri Ulrich - Edit. des Dernières Nouvelles - Istra 1981.Baumgestalten. Henri Ulrich - Edit. Urachhaus, Stutt­gart 1984.

Voir l'Arbre autrement. Dr Henri Ulrich - Almanach des Dernières Nouvelles d'Alsace 1987.

Arbres Du réel au transfiguré - Henri Ulrich - Edtions de la Nuée Bleue.

18  « Widebohrer » 

19  « Schillerfalter » 

20  « Trauermantel » 

21  « Un remembrement mal conduit ne banalise pas seule­ment le paysage, mais il le déshumanise en rayant tous les anciens lieux-dits, témoins précieux pour l'histoire locale de nos villages.

Auteur : Dr Pierre SCHMIDT †

publié en 1989 dans l’annuaire

de la S.H.Q.C.

mai 2015 un chapitre du site « Erstein 67 »

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saule monumental

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Saule têtard du Bruch de Hindisheim Saule têtard du ried de Plobsheim

Le patrimoine protégé sur le ban d’Erstein c’est également : le « Sauerbrunnen » auteur Richard Haas, lien vers le chapitre